La découverte de fosses clandestines aux quatre coins du Mexique oblige les autorités à exhumer leurs propres fosses dites « communes ». Autour de la fosse de Jojutla, les parents de disparus évoquent une « porcherie », dans une colère plus profonde encore que le site en cours d’exhumation.

Depuis 2008, Gabriela Dominguez n’a cessé de chercher son mari. Sous une chaleur de quarante degrés à l’ombre, la femme a assisté quotidiennement à l’exhumation d’une grande fosse dans le cimetière municipal de Jojutla, à soixante-dix kilomètres au sud de Mexico, dans l’État du Morelos. La quadragénaire a vu des dizaines de corps dans l’espoir de reconnaître son époux, protégée de cette odeur de putréfaction qui s’intensifie de jour en jour par un simple cache-nez de couleur bleu clair.

Le parquet de l’État, qui diligente le processus d’exhumation, reste totalement muet quant au sort du disparu. « Pendant les trois premiers mois, j’ai accepté de leur donner l’argent qui, selon eux, leur manquait pour faire le plein de leur véhicule. Puis je me suis retrouvée sans emploi; j’ai arrêté de payer et ils ont arrêté de chercher », résume Gabriela.

« C’était un bon père, un bon frère, un bon fils, un gars qui ne cherche pas de problème mais un beau jour il est sorti et il n’est pas réapparu », se désole-t-elle.

Des morgues surpeuplées

Au milieu des tombes et narguée par un soleil fouettant, Gabriela accorde une heure d’interview vidéo aux journalistes d’Ensemble.

« Dans un pays où 30 000 personnes sont officiellement portées disparues, les autorités règlent le problème de la surpopulation de morgues en ouvrant des fosses qu’elles utilisent comme poubelles à cadavres. Elles y jettent les corps au hasard, les uns par-dessus les autres, pour s’en débarrasser à l’ombre de la loi ».

Le cas d’Oliver Wenceslao

Les parents des victimes sont représentés aux conférences de presse par María Concepción Hernández et Amalia Hernández, la mère et la tante d’Oliver Wenceslao. Son corps a disparu d’une morgue après avoir été identifié par sa mère. Cette dernière l’a retrouvé dans un autre ensemble de fosses clandestines qui marquera durablement l’opinion publique nationale et internationale : les fosses de Tetelcingo.

Depuis l’ouverture de ces fosses et la découverte de 119 corps que l’administration du gouverneur régional Greco Ramírez a désiré faire disparaître, María Concepción et Amalia Hernández ont mené un combat pour l’exhumation intégrale de toutes les fosses communes de ce petit état de 5000 kilomètres carrés et de près de deux millions d’habitants.

Leur cause est appuyée par l’Université autonome de l’État du Morelos, alma mater du célèbre écrivain Javier Sicilia. Ce dernier bénéficie aujourd’hui d’une aura médiatique qu’il utilise pour dénoncer ce qu’il considère – dans les cas de Tetelcingo et Jojutla – comme des « crimes contre l’Humanité ».

Les parents de famille présents au cimetière de Jojutla en ce mois d’avril caniculaire sont persuadés du fait que leur enfant, leur frère, leur soeur ou leur mari peut avoir été jeté dans une fosse semblable à celle qui a recueilli le corps d’Oliver Wenceslao.

Auteur : Eduardo Blas

Tous ont remis des échantillons ADN, tant aux autorités qu’au laboratoire de l’université. Ils doivent désormais attendre patiemment les analyses du Parquet. Depuis l’exhumation de la fosse de Tetelcingo en mai 2015, les recoupements ont permis d’identifier six personnes portées disparues.

« J’ai senti en tant que mère que l’un de ces corps était celui de mon fils »

Jugeant la police judiciaire totalement corrompue, Maria de Jesús Anescua n’a pas attendu qu’elle fasse le travail de localisation de son fils.

La femme est descendue elle-même dans le puits Melendez de Taxco, connu comme le « puits sans fin » ou la « trompe du diable »; un site qui recrache régulièrement des dépouilles de victimes des cartels et des militaires dans l’État du Guerrero.

Ce sinistre emblème de la terreur mexicaine d’hier et d’aujourd’hui a été signalé fin 2014 comme un éventuel point de chute des quarante-trois étudiants disparus à Iguala, à vingt kilomètres de là.

María de Jesús a arpenté les hôpitaux et parcouru les morgues du Morelos. Elle observe à la suite de Javier Sicilia que ces dernières sont « pleines de fragments osseux traînant par terre » et « de chiens errants jouant avec des bouts de jambes »…

Derrière les frigos débordants de la morgue de Jojutla, María croit un jour reconnaître son fils de vingt-et-un ans dans un étalage de treize corps ramenés d’une fosse à Puente Dixla, toujours dans l’État du Morelos. Le cas de son fils semble calqué sur celui d’Oliver Wenceslao.

«En tant que mère, j’ai senti à ce moment que l’un de ces corps était celui de mon fils. Je l’ai identifié d’après sa dentition inférieure. Il avait une mâchoire petite et compacte, semblable à la mienne et reconnaissable du point de vue d’une mère. Cependant, quand je suis revenue le chercher, le corps n’était plus le même. La dentition n’était plus la même ».

La femme accuse l’ancienne responsable de l’institut médico-légal de savoir où se trouve les restes de son fils et de taire l’information.

Des registres d’inhumation « pour le moins inexacts »

Après avoir déterré soixante-quatre corps, le Parquet du Morelos a annoncé vendredi la fin de la « deuxième étape » du processus d’exhumation. À noter que les trente-cinq corps déclarés au départ par le procureur Javier Pérez Durón ont d’ores et déjà fait long feu. En poste depuis 2015, ce dernier a beau jeu d’accuser ses prédécesseurs d’avoir tenu des registres d’inhumation pour le moins « inexacts ».

Manifestement, les trente-cinq inhumations inscrites dans les registres du Parquet local entre 2010 et 2015 se sont superposées à des inhumations plus anciennes au sujet desquelles il ne reste aucune trace écrite.

La thèse de la fosse clandestine

À mesure que les services de médecine légale ont creusé en profondeur, les corps qui réapparaissaient dans le cimetière municipal sont devenus de plus en plus méconnaissables, créditant la thèse présentant Jojutla comme une fosse clandestine. Ce terme, que le Parquet de l’État de Morelos rejette énergiquement pour Tetelcingo et Jojutla, est lourd d’implications.

La Commission nationale des droits de l’homme recense 1143 découvertes de fosses clandestines au Mexique entre janvier 2007 et septembre 2016. Cette dernière ne compte pas les 125 « narco-cimetières » mis à jour depuis août 2016 dans le seul État du Veracruz.

À Veracruz comme ailleurs, les parents de familles s’organisent en collectifs régionaux et creusent partout où ils sentent que la terre est fraîche, à la recherche d’un proche disparu.

Une grande partie de ces 1 500 disparus ou presque seraient encore sous terre si les parents de famille n’étaient pas partis pelles et pioches à la main, bien décidés à déterrer la vérité sur l’immense tombeau à ciel ouvert qu’est le Mexique actuel.

La « marque de fabrique » des narcotrafiquants 

La totalité des corps déterrés au cours des deux derniers jours d’exhumation à Jojutla reposaient sans aucune attestation d’ouverture d’enquête, que les agents du Parquet laissent habituellement dans une bouteille en plastique.

Il est « évident », selon Valentina Peralta, du collectif de parents de famille « Eslabones », que ces corps « sont d’une temporalité distincte de ceux qui ont été trouvés la semaine dernière ». Tranquilina Hernández, du collectif « Reviens à la Maison – Morelos » (Regresando a casa Morelos), estime qu’un tel empilement désordonné de corps ne peut être que l’oeuvre des narcotrafiquants. Tranquilina, qui a participé aux travaux de trois brigades nationales de recherche de disparus, croit reconnaître la « marque de fabrique » du crime organisé.

« Il y a des corps qui nous arrivent pieds et poings liés, d’autres qui nous arrivent sans la tête, démembrés, ou avec les yeux bandés… Il y a aussi tous ces fragments osseux qui portent des traces de désintégration sous acide juste avant la première couche de cadavres. Les corps parlent d’eux-mêmes », poursuit Tranquilina.

La question d’une réforme du « traitement des corps »

Maria Hortensia Figueroa, ex-mairesse de Jojutla devenue députée régionale, était attendue de pied ferme par les collectifs de parents de famille à Jojutla. Face aux parents et aux citoyens qui l’accusent d’avoir été complice des enterrements illégaux, celle-ci a plaidé pour une « réforme du traitement des corps au Mexique ». La députée régionale a été chassée sous les huées des parents de disparus.

Pour Gabriela Dominguez, la fosse de Jojutla n’est pas juste clandestine et illégale : c’est une « porcherie », un « acte de mépris pour l’humanité ».

Auteur : Valerio Muscella

Comment expliquer toutes ces disparitions? Trafic d’êtres humains, disputes territoriales entre cartels, terreur pure et simple?

Pour Mme Dominguez, la situation ne changera pas avec d’éventuelles réformes. La femme souligne que le Mexique s’est engagé par des conventions internationales à s’efforcer par tous les moyens de lutter contre les disparitions forcées, y compris en prenant le soin d’identifier tous les défunts et de les remettre à leur famille.

« La question du traitement des corps relève de qualités humaines élémentaires, elle ne devrait pas se poser en droit. J’ai un cimetière pour animaux dans mon jardin, et je peux vous dire précisément où se trouve le lapin, où se trouve la grenouille et où se trouve le chien. Si nous sommes capables de donner une sépulture digne à un animal, pourquoi accepterions-nous que des êtres humains soient enfouis comme des ordures dans une poubelle à cadavres? »