Chaque jour, plus de 300 tonnes d’eau radioactive se déversent dans l’océan Pacifique. Les cœurs fondus de trois réacteurs nucléaires de la centrale Fukushima Daiichi sont toujours instables et hors de portée, enfoncés dans le sol. Des substances radioactives sont relâchées dans l’environnement. Terre, eau, poissons, animaux et humains sont sujets à une contamination perpétuelle. Le mieux qui puisse arriver est que cette situation dramatique se stabilise, mais le scientifique Gordon Edwards, président du Regroupement pour la surveillance du nucléaire, s’est montré plutôt pessimiste en entrevue avec le journal Ensemble. Et si le pire arrivait?

Plus de trois ans après le drame qui a frappé la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, au Japon, peu d’information circule sur l’évolution de la situation. Un mouvement antinucléaire très fort dans la population japonaise essaie d’empêcher le redémarrage de la cinquantaine de réacteurs de l’archipel. Le gouvernement refuse l’aide internationale et garde le secret sur l’ampleur du désastre, à l’approche des jeux olympiques de Tokyo 2020. Pourtant, la centrale gérée par la Tokyo Electric Power Company (TEPCO) est loin d’être stabilisée. Un travail extrêmement délicat s’y déroule, dont le niveau de succès ou d’échec aura un impact planétaire sur la santé des populations.

Pas le droit à l’erreur

Le démantèlement des piscines de stockage des déchets a commencé à la fin de 2013. C’est une opération dangereuse, menée dans un environnement hautement radioactif où seuls des robots peuvent travailler pendant quelques minutes avant de tomber en panne. Les dégâts occasionnés lors des explosions de mars 2013 compliquent également la tâche.

Une simple erreur de manipulation, où des barres de combustible usé entreraient en contact entre elles ou seraient échappées, pourrait déclencher une réaction en chaîne et relâcher à nouveau des éléments radioactifs dans l’atmosphère, ce qui pourrait même forcer l’évacuation de Tokyo. «Mais personne ne sait comment évacuer Tokyo», souligne Gordon Edwards, mathématicien, physicien et président du Regroupement pour la surveillance du nucléaire (RSN).

Un tel «accident de criticité» (« criticality », dit-il en anglais dans l’entrevue), pourrait aussi être causé par l’effondrement des piscines, qui sont «à la hauteur d’un quinzième étage». Cela pourrait arriver lors d’un nouveau tremblement de terre, anticipé par les géologues. Il faudra au moins quatre ans pour procéder au démantèlement de ces quatre piscines qui, selon le spécialiste, contiennent chacune 80 fois plus de césium radioactif qu’à Tchernobyl.

L’accident de mars 2011

M. Edwards rappelle la séquence d’événements qui se sont produits en mars 2011: lorsque le tsunami a frappé la centrale de Fukushima, la vague de dix mètres a coupé l’électricité et privé la centrale de son système de refroidissement. La température a donc augmenté jusqu’à provoquer, dans quatre des six réacteurs, des réactions chimiques qui ont produit de l’hydrogène, lequel a explosé, libérant dans l’atmosphère de grandes quantités d’éléments radioactifs.

La température a continué de monter, et le combustible des cœurs de réacteurs a commencé à fondre, à une température si élevée qu’il s’est enfoncé dans la terre «comme dans du beurre», illustre le chercheur. «Depuis l’accident jusqu’à maintenant, TEPCO a pompé environ 400 tonnes d’eau fraîche dans ces cœurs fondus pour les refroidir», chaque jour. Par ailleurs, plus de 300 tonnes d’eau souterraine se déversent aussi quotidiennement dans le Pacifique, après avoir baigné ce combustible fondu hautement radioactif.

Le mois dernier, TEPCO a convaincu les pêcheurs d’approuver un plan visant à détourner 100 tonnes d’eau souterraine par jour avant qu’elle soit ainsi contaminée, pour la rejeter à la mer.

Les barres de combustible usé, entreposées dans les piscines depuis la mise en service de la centrale, doivent aussi être refroidies continuellement. Elles contiennent des centaines de produits de fission beaucoup plus radioactifs que l’uranium qui alimentait la centrale, et en quantité beaucoup plus grande que les cœurs de réacteurs. Ce combustible usé «est le matériau le plus létal au monde, affirme Gordon Edwards. À une distance d’un mètre, il peut causer la mort en 20 secondes».

Des milliers de tonnes d’eau radioactive

L’eau de refroidissement est accumulée depuis l’accident dans un nombre croissant d’énormes réservoirs rudimentaires. Ces 1200 immenses réservoirs qui contiennent environ 300 tonnes d’eau chacun sont construits à la hâte et fuient occasionnellement. À l’occasion d’une fuite, rapporte M. Edwards, une flaque d’eau a été mesurée à un niveau de rayonnement tel qu’en une heure, à un mètre de distance, un ouvrier atteindrait le maximum légal d’exposition pour cinq ans.

Les immenses réservoirs qui contiennent environ 300 tonnes d'eau contaminée chacun.
 Photo fournie par Gordon Edwards

Confrontée aux limites d’entreposage, TEPCO entend déverser dans l’océan des centaines de milliers de tonnes de cette eau après en avoir retiré 62 des éléments radioactifs qui s’y trouvent, mais sans utiliser une technologie onéreuse permettant d’en retirer le tritium. Les pêcheurs de la région s’y opposent, car cet hydrogène radioactif serait alors diffusé dans l’environnement en concentration élevée, menaçant les stocks de poisson.

Gordon Edwards croit qu’il serait préférable d’entreposer l’eau radioactive dans des bateaux «supertankers» à double coque, «invulnérables aux tremblements de terre et capables d’échapper aux tsunamis».

Risques à l’échelle planétaire

Les produits de fission sont des substances très radioactives qui n’existaient pas sur terre avant l’utilisation de l’énergie nucléaire par l’être humain. Il est donc impossible de déterminer un seuil de concentration sous lequel elles seraient inoffensives. Entre autres, le césium-137 et le strontium-90 sont absorbés et accumulés par le corps humain dans le sang et dans les os, respectivement, car ils sont similaires au potassium et au calcium. De l’intérieur du corps, ces particules continuent d’émettre un rayonnement qui cause cancer, leucémie et dommages aux cellules reproductives.

Le danger planétaire réside dans l’accumulation de ces particules dans la chaîne alimentaire. «Déjà, on a vu des niveaux élevés dans les précipitations, ici en Amérique du Nord, au Canada et en France, explique M. Edwards. Par exemple, le niveau d’iode-131 trouvé dans l’herbe est environ 100 fois plus concentré que dans la pluie. Les vaches mangent l’herbe, et la concentration dans leur lait est environ 1000 fois plus grande que dans le gazon. Un enfant qui boit le lait de ces vaches concentre cette substance encore dix fois plus dans sa glande thyroïde.» Le même principe s’applique au poisson, pour d’autres éléments radioactifs.

Gordon Edwards est président du Regroupement pour la surveillance du nucléaire, un organisme pancanadien préoccupé par les enjeux nucléaires. Mathématicien et physicien, consultant sur les questions nucléaires depuis 35 ans. Il participe en tant qu’expert à de nombreuses audiences publiques pour témoigner, et parfois contre-interroger les représentants de l’industrie et du gouvernement, sur la sûreté nucléaire, les déchets nucléaires et les impacts sanitaires de l’exposition aux substances radioactives.

Entrevue intégrale avec Gordon Edwards, président du Regroupement pour la surveillance du nucléaire

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